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L’affaire de la plume

«Je ne suis pas
un meurtrier»

Après avoir été innocenté du meurtre de sa femme, Bernhard, 76 ans, a été condamné une nouvelle fois par la justice pour avoir voulu tuer son épouse en 2016, à Genève. Rencontre exclusive chez cet avocat et notaire de formation installé à Soleure. Il se livre pour la première fois aux médias parallèlement à son ultime recours au Tribunal fédéral.

Antoine Hürlimann
Responsable de l'actualité de L'illustré

Son regard bleu est doux, presque apaisant. Sa tenue est élégante, bien que classique. Sa posture est droite, malgré un corps fatalement marqué par le poids des années. A 76 ans, Bernhard nous ouvre les portes de sa demeure familiale, nichée sur les hauteurs de Soleure, où il vit paisiblement avec ses poules, ses moutons, ses abeilles et surtout sa fidèle chienne Nashi, un grand bouvier suisse de 6 ans qui porte le nom d’un petit poirier japonais.

Rien, dans son visage ni dans son prénom, n’évoque quoi que ce soit de familier. Rien, surtout, ne laisse deviner le drame à huis clos qui entoure cet imposant senior de près de 2 mètres. Une mystérieuse intrigue que les médias ont abondamment couverte sous la formule «l’affaire de la plume».

Des vertiges judiciaires

Fin mars, à l’issue d’un troisième procès, Bernhard a été condamné pour le meurtre de son épouse Brigitte, survenu il y a dix ans à Genève. L’avocat et notaire, reconverti dans les affaires, conteste avec vigueur ce verdict et dépose un ultime recours au Tribunal fédéral ce jeudi 7 mai. Dans ce contexte, lourd d’enjeux et d’espoirs, il accepte pour la première fois de sortir de l’anonymat afin de livrer sa version des faits à L’illustré ainsi qu’à la chaîne de télévision Léman Bleu.

Portrait de Bernhard face aux journalistes de l'Illustré
Jérémy Seydoux (blouson foncé à droite), rédacteur en chef de Léman Bleu, et notre journaliste, Antoine Hürlimann, ont obtenu une interview exclusive de Bernhard chez lui, dans les hauteurs de Soleure.

Tandis qu’il s’avance vers la table, cadrée par trois caméras en vue de son interview, rappelons la vérité judiciaire. D’abord condamné pour meurtre, puis pour homicide par négligence sur la base de la description d’une asphyxie érotique trop vigoureuse, Bernhard a vu son destin pénal basculer une nouvelle fois il y a quelques semaines. Dans un premier temps, le septuagénaire avait soutenu sans relâche, allant jusqu’à contester l’incontestable, que Brigitte, déjà fragilisée dans sa santé, était décédée d’un accident vasculaire cérébral (AVC) au petit matin du 28 février 2016 dans leur domicile du Grand-Saconnex. Une version frontalement contredite par les experts qui, preuves médicolégales à l’appui, affirmaient que la défunte, alors âgée de 66 ans, avait été étouffée. Parmi les éléments déterminants figurait notamment la présence d’une plume de 4,5 centimètres dans ses bronches. Le tribunal n’avait, en toute logique, pas suivi les dénégations de l’accusé et l’avait condamné à 13 ans de prison pour meurtre, tout en relevant l’absence de mobile connu et le caractère en apparence harmonieux du couple.

Avançons maintenant jusqu’en février 2023, à moins d’un mois du premier procès d’appel. Coup de théâtre! Bernhard «change totalement son récit, écrit au président et livre une seconde version évoquant une asphyxie érotique, en invoquant un «mensonge pieux» destiné à protéger la mémoire de la défunte», relate le quotidien Le Temps, qui a suivi et documenté avec rigueur chaque étape de la procédure. La cour du bout du Léman se rallie alors à cette nouvelle lecture et le condamne pour homicide par négligence à 3 ans de prison, dont 18 mois ferme.

Un traumatisme avant le déni

Une peine déjà purgée lorsque, en octobre 2025, s’ouvre un second procès d’appel, après un recours du Ministère public admis par le Tribunal fédéral, lequel pointait une analyse insuffisamment critique de cette version tardive. Après un réexamen approfondi, la même cour, qui avait précédemment accordé du crédit à Bernhard, estime finalement, dans sa décision rendue fin mars, que sa thèse d’une pratique sexuelle ayant accidentellement conduit à la mort ne tient pas.

Si les juges n’excluent pas que le couple ait pu occasionnellement s’adonner à l’asphyxie érotique et reconnaissent qu’un rapport sexuel a eu lieu la nuit des faits, les éléments réunis décrivent à leurs yeux une agression violente, précédée d’une lutte que Bernhard n’a pas pu ignorer, contrairement à ses déclarations. Ses sept années de mensonge sont, par ailleurs, interprétées comme une volonté de dissimulation, et ce, malgré l’absence de mobile et le fait qu’ils s’aimaient d’un amour qui n’a jamais décliné. Les juges retiennent qu’il a étouffé son épouse avec un oreiller, sans tenter de la sauver. Reconnu à nouveau coupable de meurtre, il est cette fois condamné à 12 ans de prison, peine réduite de 1 an en raison de sa vulnérabilité, la cour insistant toutefois sur sa «collaboration exécrable» et la gravité des faits.

Bernhard dans son jardin à Soleure.
Bernhard et ses poules
Dans la demeure familiale soleuroise de Bernhard, le souvenir de Brigitte est partout. Son mari, qui jure l’avoir tuée accidentellement lors d’un jeu érotique, continue d’entretenir les rosiers adorés de feu son épouse et de faire sécher des hortensias en son hommage.

Retour dans le salon du Soleurois, où le français est précis, presque soigné. Bernhard accepte nos conditions: il n’éludera aucune question. Il s’assied face à nous. Les caméras s’allument. Sa gorge se noue: «Je n’ai pas voulu tuer Brigitte... C’était un accident. Quand elle est décédée, à la suite de cet acte sexuel, c’était horrible. Mon monde s’est écroulé.» Très vite, les interrogations s’imposent. Pourquoi ne pas avoir tenté de la sauver? Et surtout, pourquoi ces 45 minutes avant de donner l’alerte, en appelant d’abord la fille de la victime? Il se ressaisit: «Même si la justice l’a retenu, le délai de 45 minutes n’est pas prouvé. Mais c’est vrai que j’ai passé du temps à côté de Brigitte. Je l’ai embrassée et j’ai beaucoup pleuré avant de pouvoir réagir.» Un temps long. Troublant. Comment expliquer cette sidération? «J’ai accompagné dans leur dernier souffle mes grands-parents et mes parents; j’ai donc tout de suite compris que Brigitte était morte. Qu’aurais-je pu faire? J’étais catastrophé...»

Reste une autre zone d’ombre, plus difficile encore à justifier: sept années de déni. Sept ans à contester l’asphyxie, malgré les évidences scientifiques. Sa crédibilité en sort fragilisée. En a-t-il conscience? Il invoque son histoire: «Nous venons d’un milieu plutôt conservateur. Nous n’avons jamais parlé de sexe à quiconque. C’était un tabou.» Mais face à une accusation de meurtre, la pudibonderie peut-elle encore s’imposer? Les larmes affleurent: «Vous savez, j’ai eu une belle enfance... Dans ma famille, tout allait bien. Nous n’avions pas de problèmes économiques. Mais à 9 ans, une chose s’est produite et m’a durablement marqué...» Sa voix vacille, puis sursaute: «J’ai été victime d’un abus sexuel commis par un homme de foi, un acte qui vient d’être reconnu par l’Eglise. Il m’était impossible d’en parler. Je me sentais coupable. Je n’ai plus réussi à verbaliser les choses difficiles pendant des décennies. J’ai enfoui tellement de choses... Concernant mon mensonge, il y a même des moments où j’y croyais. C’est grave, très grave... Mon tunnel a causé de la souffrance à beaucoup de gens. J’aimerais à nouveau leur présenter mes excuses.»

Une sexualité originale

Le cœur de son récit se niche ailleurs: dans l’intimité qu’il partageait avec Brigitte, tous deux déjà passés par une première union. «Nous nous sommes rencontrés en 2007 et nous sommes mariés en 2011. Nous partagions notre temps entre nos domiciles de Genève et de Soleure.» Et sous les draps? «L’’asphyxie sexuelle était pour moi une découverte. Nous avions aussi essayé sur moi, avec un sac, mais je n’avais pas aimé dans ce sens-là. Nous étions actifs, même si Brigitte avait des problèmes de santé et parfois des absences. Quand cela se produisait, nous arrêtions tout et elle revenait toujours à elle.»

Bernhard dans son jardin à Soleure
Bernhard a déposé un ultime recours au Tribunal fédéral, ce jeudi 7 mai. Si la plus haute instance judiciaire du pays ne rebat pas les cartes, il est probable que le senior, condamné à 12 ans de prison lors de son second jugement d’appel, terminera sa vie derrière les barreaux.

Plongeons dans la nuit du drame. Bernhard bat sa coulpe: «Aujourd’hui, je sais que nous n’aurions pas dû le faire, que c’était trop risqué au vu des antécédents médicaux de mon épouse. Nous étions deux, mais c’est moi qui l’ai étouffée. Je reconnais et j’assume la responsabilité de cette négligence.» Un flou obsédant persiste: une personne qui se sent mourir lutte. Autant qu’elle le peut. Comment ne rien voir? «Ce que vous imaginez, tout le monde l’imagine aussi. Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Malgré le signal que nous avions convenu pour mettre fin à la pratique, je n’ai rien décelé.»

Bernhard dans son jardin à Soleure
Le septuagénaire nourrit ses poules, qu’il a toutes baptisées, et raconte que Brigitte, très urbaine, aimait beaucoup ce genre d’activités éloignées de son quotidien. A noter que les deux tabourets blancs figurent parmi les rares objets qui n’ont pas été réduits en cendres lors de l’incendie de l’ancien logement de la Genevoise, en 2014.

A 76 ans, l’horizon judiciaire se resserre. Si le Tribunal fédéral ne rebat pas les cartes, Bernhard mourra certainement derrière les barreaux. Mais ce n’est pas ce qui semble le plus le troubler. «J’ai aimé ma femme Brigitte de tout mon cœur. Je n’ai jamais voulu lui faire du mal. La justice n’a ni preuve, ni mobile, malgré des années et des années durant lesquelles elle a épluché toute ma vie. J’ai accepté ma précédente peine car elle était juste: j’ai bel et bien été négligent. Mais je ne suis pas un meurtrier. Si je devais retourner en prison, je trouverais cela révoltant.» Au moment précis où les micros s’éteignent, le silence redevient d’or. Pour celui que les vertiges judiciaires ont tour à tour élevé puis précipité, la parole n’a plus d’importance. Désormais, tout se joue à l’abri des regards, dans le moelleux de la plus haute juridiction du pays, dépositaire du dernier mot. C’est à elle qu’il revient de dire si, sous le vernis du second jugement d’appel, se dissimulait l’arbitraire. La seule brèche, infime mais décisive, par laquelle pourrait naître un dénouement différent.


Production
Blick Suisse romande

Images
Julie de Tribolet

Illustration
Patrick Tondeux

Vidéos
Alexandre Caporal

Texte
Antoine Hürlimann

Développement
César Greppin