Il est 22 heures passées. Dehors, un puissant souffle venu du désert chauffe les ténèbres qataries à presque 30°C. A l’intérieur de l’arène ABHA de Doha, pleine à craquer, l’atmosphère est carrément caniculaire. La clameur des plus de 7000 spectateurs, venus des quatre coins du monde pour assouvir leur soif de violence, transporte Volkan Oezdemir.
Pectoraux saillants, oreilles en chou-fleur, 1 m 85 pour 93 kilos, le combattant suisse apparaît sous les éblouissantes lumières projetées par des dizaines de spots virevoltants du sol au très haut plafond. La star de l’Ultimate Fighting Championship (UFC), célébrissime organisation d’arts martiaux mixtes (MMA) qui revendique 700 millions de fans à travers le monde, effectue sa marche d’honneur entouré de son clan, à la façon d’un antique gladiateur prêt à rencontrer le nocher Charon.
Le Fribourgeois pénètre seul dans la cage renfermant l’octogone dressé pour la première fois, ce 22 novembre, au Qatar. Malgré les cris assourdissants du public et les caméras diffusant le duel en direct à l’échelle planétaire, le Romand de 36 ans reste de marbre.
Ce dernier nous a affirmé quelques heures plus tôt avec une assurance déstabilisante, presque arrogante, qu’un round sur les trois prévus lui sera largement suffisant pour atomiser l’Américain Alonzo Menifield, son adversaire du soir. Après les paroles tenues derrière les murs de son cinq-étoiles aussi sécurisé qu’un bunker, place aux actes.
Dans le géant cirque climatisé où la loi du plus fort est l’unique vérité, la sonorisation crache la prose agressive du rappeur français Lacrim: «Qui revient foutre la merde? C’est toujours les mêmes. T’as reconnu l’équipe? » Le colosse transperce du regard son opposant au cou de buffle et aux muscles dorsaux démesurés, lui sculptant des ailes d’ange disgracieuses. Ça y est: seul le retentissement du gong retient encore l’inéluctable. Les sbires du mercenaire helvétique se rongent les sangs. Et nous avec.
Avant de plonger au cœur de cet enfer testostéroné, rembobinons la bande. Un simple coup de fil, un brin provocateur, a conduit L’illustré cinq jours durant dans la pétromonarchie gouvernée par la dynastie Al Thani. Il y a un mois, nous appelions le manager de celui qui est surnommé «No Time», en raison des KO expéditifs infligés à bon nombre de ceux qui ont osé le défier: «On nous marmonne que le combat de Volkan, qui sera son 29e en professionnel, signera la fin de sa carrière. C’est vrai?» De l’autre côté du combiné, Frédéric Englund éclate de rire: «Qui vous a dit une connerie pareille?»
Personne, évidemment. Mais une constellation de faits nous l'avait fait imaginer: avant Doha, Volkan Oezdemir n'avait plus mis en bouche son emblématique protège-dents orné d'une croix blanche sur fond rouge depuis une année. Cette dernière apparition, face au Néo-Zélandais Carlos Ulberg à Macao, en Chine, s'était soldée par une défaite. Et puis, entre-temps, l'athlète est devenu papa après avoir ouvert, en mai dernier, sa salle d'entraînement à la caserne de la Poya. La première du canton. A-t-on toujours envie de risquer sa vie quand on vient de la donner? «Son fils est même une motivation supplémentaire pour se battre, rétorque l'agent du volcan au bord de l'éruption, né d'une mère suisse et d'un père turc. Si vous ne me croyez pas, vous n'avez qu'à venir le lui demander à Doha.»
Challenge accepté. Si vous êtes journaliste et que vous êtes accompagné d’un photographe souhaitant déclencher ses flashs au Qatar sans risquer d’être arrêté, il vous faut obtenir une autorisation. Peu réputé en ce qui concerne le respect des droits humains et de la liberté d’expression, le pays aux moyens quasi illimités n’hésite pas à sortir son chéquier pour s’adjuger l’organisation de manifestations monstres dans le but de redorer son blason. Comme la Coupe de monde de football, en 2022, et désormais des combats de l’UFC.
Problèmes en cascade: nos demandes adressées à différents ministères du royaume restent lettres mortes. Sans le tampon des autorités locales, impossible d’obtenir dans un délai aussi court une accréditation de la part de l’organisation américaine présidée par le truculent Dana White, un proche de Donald Trump. Tant pis. On décide d’y aller tout de même et d’improviser.
Quelques jours et six heures de vol plus tard, nous traversons les couloirs du pharaonique aéroport international Hamad. Franchir la douane est une formalité. Ni vu ni connu, nous nous greffons aux proches de Volkan Oezdemir qui nous réceptionnent sur le parvis du Sheraton Grand Doha Resort, où loge le fighter depuis une petite semaine déjà. Nous traversons au pas de charge le complexe qui a accueilli en 2020 la conférence de paix entre les Etats-Unis et les talibans, durant laquelle s’était négocié le retrait des troupes américaines d’Afghanistan.
Nous entrons dans un salon verrouillé par quatre vigiles aussi sympathiques qu’une porte de prison. Aux murs, des peintures entourées par des cadres magnifiés à la feuille d’or. Au plafond, un lustre éclatant. Par terre, une moquette kitsch et deux combattants, en plus de Volkan, emmitouflés de la tête aux pieds dans des linges blancs, leur donnant des airs christiques. Personne ne parle. Il fait chaud. Très chaud. Dans les coins, on remarque des radiateurs d’appoint. Les sportifs sont en plein weight cutting, c’est-à-dire en perte de poids massive et ultrarapide.
Rappelons les règles. Dans les sports dans lesquels il existe des catégories de poids, à l’instar du MMA, les concurrents doivent se présenter sur la balance en fonction de normes strictes. Volkan Oezdemir, qui est classé au neuvième rang des lourds légers, ne devra pas dépasser les 93,5 kilos lors de la pesée officielle, la veille de son combat. A quarante-huit heures de ce pointage décisif, le Fribourgeois en fait huit de trop. Son soigneur et homme de confiance, Jusuf Alic, nous chuchote: «C’est la partie la plus difficile... Avant de combattre son adversaire, Volkan doit mobiliser son mental pour affronter son propre corps. Ce processus est extrêmement brutal pour l’organisme. Il ne va plus rien avaler jusqu’à la pesée, ni eau ni nourriture, et il va tout faire pour parallèlement s’assécher.»
Pourquoi s’infliger cette torture, quoi qu’on en dise délétère pour la santé malgré un encadrement médical millimétré? «Entre la pesée et le combat, soit en une trentaine d’heures, il va reprendre tout le poids dont il s’est délesté en suivant scrupuleusement un plan progressif de réhydratation et d’alimentation», reprend le malabar de 52 ans à la sensibilité ésotérique d’un chaman. Ce Neuchâtelois, par ailleurs ceinture noire de kick-boxing, développe: «Au moment d’entrer dans l’octogone, il fera près de 10 kilos de plus que sur le papier. C’est autorisé par le règlement et cela lui donne l’avantage. Plus il est lourd, plus ses frappes seront puissantes.»
Pour réussir cette terrible course contre la montre, chacun a un rôle à jouer. Les frères d’armes suédois de Volkan Oezdemir (c’est là-bas que se trouve sa base d’entraînement), Naglis Kanišauskas, Najib Adams, Rafael Kveldstad et Victor de Almeida, lui badigeonnent le corps d’un gel transpirant puis lui enfilent une combinaison de sudation. Le Fribourgeois revêt par-dessus un pantalon ample, un t-shirt, un pull, un bonnet, des couvertures de survie et des serviettes. Son entraîneur, Mohammad Babadivand, est le maître des horloges. Lorsque le son strident de l’alarme programmée sur son smartphone percute les tympans, le pugiliste doit changer de station: vélo d’intérieur, boxe et sauna portatif. Un chemin de croix réalisé dans un silence de cathédrale. A chaque fois qu’il se redresse, des flots de sueur s’écoulent sur le sol.
La salle est en ébullition. Le thermomètre frôle les 43°C. Nous devons sortir de la pièce toutes les quinze minutes pour respirer et boire de l’eau. Eprouvante au-delà de l’imaginable, la scène paraît par moments irréelle. Pourtant, énormément de douceur et de tendresse se dégage des titans au chevet de leur maître. Un lui éponge délicatement le visage pour éviter que sa sueur ne lui coule dans les yeux. Un autre lui caresse les pieds en lui murmurant que tout ira bien. Volkan Oezdemir, dans un état méditatif profond, n’est pas seul dans sa guerre intérieure.
L’état du combattant couché à côté du Suisse nous interpelle. Tagir Radzhabovich Ulanbekov est livide. Son esprit semble avoir quitté son corps. Le Russe vacille. Des réflexes vomitifs le font convulser. Jusuf Alic nous rassure: «Ses orteils sont encore rouges, relève-t-il. Cela veut dire que son sang circule correctement. J’ai déjà vu pire.» On décide de le croire.
Après une courte nuit, nous retrouvons les mêmes protagonistes dans le même décor effroyable. Volkan Oezdemir a bonne mine et il n’a plus «que» 2 kilos à perdre. Par contre, le lutteur originaire de la province majoritairement musulmane du Daghestan, dans les montagnes du Caucase du Nord-Est, en bordure de la mer Caspienne, fait sincèrement peur à voir. Cadavérique, il est porté d’un point à un autre par ses fidèles. «C’est inquiétant...» concède le thérapeute de l’Helvète.
Le calvaire s’éternise. Le Russe ne parvient pas à atteindre son but. On croit comprendre qu’il implore son coach de tout arrêter. Pas question. Celui-ci dégaine son portable et passe un appel vidéo au père du combattant. Rafale verbale autoritaire. La pression, déjà étouffante, monte encore d’un cran: Khabib Nurmagomedov, l’une des plus grandes stars de l’histoire de l’UFC, apparaît à l’écran. Egalement originaire du Daghestan, il fait comprendre à son compatriote qu’il n’a d’autre choix que de se transcender. En jeu: l’honneur de son peuple. Sans dire un mot, Tagir Radzhabovich Ulanbekov traîne sa carcasse martyrisée jusqu’au sauna de fortune.
Le lendemain, 9 heures. Tonnerre d’applaudissements! Volkan Oezdemir et le Russe valident leur pesée. Le Romand se précipite vers le gargantuesque buffet du Sheraton. Il souffre, c’est indéniable. Il prend néanmoins le temps de s’arrêter pour chaque fan. Il aligne les photos et les dédicaces. «C’est grâce à eux que je suis là», glisse-t-il. Humble et généreux. Le même avec tout le monde. La star est aux antipodes de certaines personnalités sulfureuses du milieu qui perdent le sens de la réalité au fil des succès.
Volkan Oezdemir est d’extraction modeste. Il connaît ses intérêts et a par conséquent appris à côtoyer ceux qui se gavent et amassent les tigres dans leur propriété des Emirats arabes unis comme un gamin collectionnerait des vignettes Panini. Mais c’est auprès des gens qui, comme lui, doivent lutter pour survivre qu’il se sent à sa place.
Entre deux shakers riches en sucre, nous le faisons parler de son fils, Ethan, 4 mois, et de son épouse, Bruna. «J’ai de la chance d’avoir une femme aussi exceptionnelle qu’elle, lâche-t-il. Pendant que je suis ici, elle s’occupe de notre nouveau chez-nous, au Mouret, dans la Sarine. Elle gère tout lors de mes absences. Y compris les nuits de notre bébé qui, heureusement, dort plutôt bien. Je veux rendre ma famille fière.» La parenthèse émotion se referme aussi rapidement qu’elle s’était ouverte: «Maintenant, je vais manger, me reposer et, demain, je mettrai KO mon adversaire.»
Nous le quittons pour mieux le retrouver l’après-midi. Le trentenaire qui rêvait enfant de devenir professeur d’histoire a repris des couleurs. Il rencontre l’ambassadeure de Suisse au Qatar, Florence Tinguely Mattli. Aux côtés de la diplomate, la consule, Yvonne Zaugg. Une discussion informelle d’une heure, durant laquelle le trio disserte diététique, actualité, stratégie d’influence et sponsoring. De précieux liens se nouent. Tous acceptent de prendre la pose pour L’illustré, les poings en l’air. «No Time» est touché par cette reconnaissance inédite de la Confédération. Quand il entrera dans l’arène, c’est la Suisse entière qui sera derrière lui.
«It’s time (c’est le moment, ndlr)!» Bruce Buffer, légendaire commentateur de l’UFC, s’époumone en ligne, où il est suivi par plus de 3 millions de personnes, toutes plateformes confondues. Volkan Oezdemir est prêt. Le combat est sold out et nous n’avons pas de billet. Nous trouvons un site de revente moins louche que les autres. La douloureuse: 400 francs.
Nous retenons notre souffle jusqu’au contrôle des entrées. Nos codes QR sont confirmés. Le Fribourgeois apparaîtra en seconde partie de soirée. Avant lui, le Russe Tagir Radzhabovich Ulanbekov est revenu d’entre les morts. Il affronte le Japonais Kyoji Horiguchi, une étoile montante de la discipline. Ce dernier prend tout de suite l’avantage sur l’homme dont la bravoure nous a marqués au fer rouge. Soumis par étranglement, le Daghestanais s’éclipse sur la pointe des pieds, en perdant magnifique.
C’est le tour de Volkan Oezdemir. Il débarque avec fracas, tout comme son opposant. Les deux hommes se foncent dessus. Alonzo Menifield décoche un coup de poing qui déstabilise le Suisse. Cri d’effroi. Mais le Roger Federer du MMA se reprend et déborde le pauvre Américain, complètement dépassé. Un coup de genou au visage dévastateur et une avalanche de crochets le mettent au tapis.
Une minute et vingt-sept secondes. C’est tout ce qu’il aura fallu à Volkan Oezdemir pour signer son retour au meilleur niveau. Des mois de sacrifices pour huitante-sept secondes. Absurde? Au contraire, sublime! La foule exulte. Les réseaux sociaux crépitent. Attention: en coulisse, il ordonne aux siens de ne pas laisser exploser leur joie par respect pour le vaincu. «Volki is back» et peut rêver, de nouveau, des sommets.
Une ambition que le gagnant nous confirmera dans l’heure. Au calme, il pioche dans une pizza Margherita, une autre aux jalapeños, des pâtes Alfredo, un hamburger et du poulet grillé. «Je veux approcher le top 5 à l’occasion de mon prochain combat, insiste-t-il. Puis c’est la ceinture que j’irai arracher.» Combien sa prestation étourdissante lui a-t-elle rapporté? Un site spécialisé avance la somme de 215 000 francs. Un montant repris par la RTS. Volkan Oezdemir, qui souligne n’avoir rien à cacher, rectifie: «J’ai gagné entre 400 000 et 500 000 francs. Il faut ensuite déduire les frais, les taxes et tout ce que je reverse à mon équipe.»
Après une nuit sans sommeil, Volkan Oezdemir trépigne à l’idée de s’installer en business, dans le vol qui le ramène au pays. Cointrin. Après le sable, la neige. «Cela fait du bien d’être à la maison», s’exclame-t-il. A quoi vont ressembler ses prochains jours? «Redescendre, ce n’est jamais facile après un moment aussi fort, confie-t-il. Je vais retrouver ma femme et mon fils.» Il se marre: «Pendant une semaine, je vais manger sans réfléchir... Je vais aussi profiter de cette période de pause pour envisager de me faire opérer afin de soigner une vieille blessure à la cheville. J’avoue que, depuis des mois, chaque pas me fait mal.» Impérial.
Production
Blick Suisse romande
Images
Adrien Perritaz
Texte
Antoine Hürlimann
Développement
César Greppin