J’ai mal à Lausanne. A ses dealers, à ses consommateurs de drogue, à ses mendiants, à ses SDF, à celles et ceux qui sont souvent un peu de tout ça à la fois. Exilée à la campagne depuis quinze ans, je continue à travailler dans cette ville où j’ai grandi. Mais depuis quelques années, je n’y vais presque plus pour le plaisir. Trop lourd, trop fatigant de dire «non» tout le temps, trop honteux de détourner le regard. Au lieu d’alimenter ma compassion, cette misère lancinante me déshumanise. Combien sommes-nous dans ce cas? Et comment font les habitants du centre de Lausanne qui n’ont pas le choix?
Le 20 novembre dernier, à quatre mois des élections communales, la Municipalité a posé un couvercle sur la Riponne, épicentre des problèmes. La police patrouille désormais H24 autour de l’Espace de consommation sécurisé. A terme, le local devrait être déplacé sur un autre site encore inconnu.
Mais la Riponne n’est que la partie émergée de l’iceberg, et des uniformes seuls ne suffiront jamais à juguler les maux d’une époque. Avec ma collègue photographe Julie de Tribolet, nous avons plongé dans les immeubles et les rues du centre-ville, pour tenter de comprendre ce qui gronde sous le couvercle. Nous avons rencontré des habitants, des consommateurs, des travailleurs de terrain, un représentant du syndicat de la police. Dans ce chaos, nous avons trouvé de la colère, du désarroi, du désespoir. Mais aussi de la compassion et des pistes de solutions.
Deux fois en une semaine, on lui a volé un sac. Voilà ce que c’est que d’être à la rue. Aucun endroit pour laisser ses affaires, et des «petits margoulins» en profitent pour vous détrousser. «Aujourd’hui, je préfère dormir au froid sur mes deux oreilles plutôt qu’au chaud sur un œil», explique Corrado.
Devant l’Espace de Consommation Sécurisé de la Riponne (ECS) à Lausanne, il fait partie des plus volubiles en cet après-midi de novembre. Ses clopes arrimées sous son bonnet, Corrado propose de tenir la lampe que la photographe utilise pour mettre en valeur ses sujets.Il lâche, goguenard: «Y’avait plus de sous pour acheter un trépied?».
Corrado, à qui la dèche colle aux basques comme ces chewing-gums qui finissent par s’incruster dans les trottoirs lausannois, ne sait pas où il dormira ce soir-là. Quelque part à la rue, dans un de ces recoins plus ou moins abrités dont la ville fourmille et qu’il faut garder secrets pour ne pas se faire déloger par la police ou voler la place.
Parmi les utilisateurs des ECS de la Riponne et du Vallon, on compte une bonne moitié d’étrangers, selon les statistiques. Natif d’Annemasse, Corrado est issu d’une famille de «frontaliers». Il a passé sa jeunesse dans les boîtes de nuit genevoises, découvrant «toutes les drogues» dès l’âge de quinze ans. En Haute-Savoie, dit-il, il n’y a pas la même infrastructure pour les gens comme lui.
A partir de 2026, les deux locaux seront réservés aux résidents vaudois, sauf exceptions, notamment pour des SDF déclarés. La décision a été annoncée par la Municipalité de Lausanne le 11 novembre, au sommet de la crise autour de l’ECS de la Riponne. Les nuisances autour de cette structure suscitent la colère et l’incompréhension de riverains et commerçants depuis son ouverture, au printemps 2024.
Alors que ce type de dispositif vise à limiter les risques pour les personnes dépendantes, tout en protégeant l’espace public, la consommation en rue n’a pas cessé avec l’ouverture de l’antenne de la Riponne, loin s’en faut. Le 2 décembre au matin, nous avons photographié, avec l’accord des personnes, une scène de shoot en plein centre-ville, juste avant l’arrivée de la police.
Comme une majorité des usagers des ECS, Corrado fume de la cocaïne, que l’on appelle aussi du crack lorsqu’elle est portée à ébullition avec du bicarbonate de sodium. Ces dernières années, à la faveur d’une reconfiguration du marché en Amérique du Sud, le prix de la coke a chuté, tandis que la substance inondait les rues des cités européennes. Alors que l’attention se concentre sur les consommateurs désocialisés, la grande majorité des amateurs de coke sont invisibles, car ils ont un logement, une famille, un emploi.
Charge de cocaïne mesurée dans les eaux usées des villes suisses
Donnée: MonitorStup – Suivi et analyse du marché des stupéfiants dans le canton de Vaud - Unisanté, UNIL, Addiction Suisse
A Lausanne, on ne trouve pas de «cailloux» de crack prêts à l’usage, contrairement à d’autres villes. Les consommateurs «cuisinent» eux-même la coke avant de l’inhaler. Dans l’hypercentre, la boulette de 0,2 grammes se vend aujourd’hui à 10 francs, un dosage spécialement conçu pour les plus accros. 10 balles pour un flash fulgurant et intense, suivi d’une descente atrocement angoissante, et rebelote, souvent plusieurs fois par jour, jusqu’à l’épuisement.
Soumises à ce régime, beaucoup de personnes dépendantes passent des journées entières sans manger, ni dormir. La cocaïne, vendue aujourd’hui très pure, fait des ravages sur leur organisme, particulièrement leurs dents et leur système cardio-vasculaire.
Dans son sillage, le poison a entraîné différentes plaies, allant d’une augmentation de l’agressivité en rue à une mendicité insistante, en passant par des vols et de la prostitution pour financer les doses. Il a aussi amené de nouveaux consommateurs venus de l’extérieur de Lausanne, déstabilisant un microcosme où personnes dépendantes, policiers et travailleurs de rue savaient «qui était qui et qui faisait quoi», résume un représentant du comité de l’Association des fonctionnaires de police de Lausanne.
«L’année passée, je me suis retrouvé deux fois face à un mec qui avait sorti un couteau. Ce type d’agression, avant, ça n’arrivait pas», raconte Francisco, croisé sur la place du Tunnel, où il est attablé avec deux autres hommes autour d’un joint et de bières. Nous sommes le 14 novembre, quelques jours avant le renforcement du dispositif policier qui a ramené du calme dans le secteur de la Riponne. «Ici on est bien parce qu’il n’y a pas d’enfants, explique Blaise. On n’aime pas déranger les gens.» Juste sous ses yeux, il y a pourtant une marelle dessinée sur le sol, qui fait partie du décor pensé pour cette place.
«Dès qu’une femme tombe enceinte, les gens s’en vont, témoigne Lella Toth, qui vit dans l’immeuble de feu le restaurant Lausanne-Moudon, dont une façade donne sur le Tunnel. Cela fait des années qu’on nous promet une amélioration, mais on reste un quartier poubelle.»
Le «cercle vertueux» de la cocaïne
Le trafic international de cocaïne en provenance d’Amérique du Sud a beaucoup augmenté au cours des dix dernières années... Dans une récente enquête dont les conclusions ont été publiées dans la revue académique Journal of Illicit Economies and Development, deux chercheurs se sont penchés sur cette évolution. Ils formulent l’hypothèse que la hausse du trafic serait due à une mondialisation de la logistique, «qui a entraîné d’importantes transformations techniques et politiques tout au long de la chaîne».
Selon cette étude, la logistique criminelle mondiale actuelle connecte «un plus grand nombre de producteurs et de détaillants, garantissant un marché sans monopole ni monopsone (un seul demandeur se trouve face à un nombre important d'offreurs)». Cette coopération crée un «cercle vertueux de croissance illicite» dans lequel «l'amélioration constante de la productivité en Amérique du Sud entraîne une augmentation de la demande des consommateurs en Europe et, plus récemment, en Afrique, en Asie et en Océanie.»
Cette ancienne figure des nuits lausannoises fait partie des personnes qui dénoncent la situation à Lausanne depuis plus de quinze ans. Elle incarne l’exaspération d’une partie de la population du centre-ville face aux nuisances dues à la consommation de drogue, et ne croit plus à un véritable changement: «Tous les cinq ans avant les élections, ils font le ménage. On verra déjà si ça tient jusqu’en janvier».
Sur la table, Francisco a posé une vieille édition d’»Un tramway nommé désir» en livre de poche. Et dans sa veste, il y a un roman de Marc Lévy. La littérature, c’est son truc. «Je philosophe», explique Francisco, qui a passé sa jeunesse dans des foyers.
José, son voisin de table, relève sa manche, montre une énorme cicatrice. Une bagarre? Non. A la suite d’une injection, il a attrapé une infection appelée gangrène gazeuse, qui a fait sa réapparition récemment sur les champs de bataille ukrainiens. «Un médecin m’a sauvé le bras. Depuis, j’ai arrêté la coke», ajoute-t-il. A chacun sa guerre.
Partout en Europe, le narcotrafic prospère, au point d’être considéré aujourd'hui comme la principale menace pour la sécurité, avant même le terrorisme. Mais la problématique de la coke est aussi indissociable de phénomènes concomitants, comme la mendicité.
De la gare au Tunnel, et de Chauderon à la rue de Bourg, les Lausannois croisent de plus en plus, depuis quelques années, de consommateurs de drogue errant dans les rues à la recherche d’une «petite pièce». Par exemple ce jeune homme, rencontré un matin vers la Riponne, qui secoue les sous dans son gobelet, avec ses doigts tatoués à la manière d’un prisonnier du goulag. Il lui manque un franc pour s’acheter sa dose, explique-t-il, en comptant sa monnaie avec un sourire navré.
D’autres s’assoient sur les trottoirs, comme Corrado, que nous revoyons un soir à la rue Centrale, frigorifié sous sa couverture. Lorsqu’il fait la manche, le Haut-Savoyard touche un gain journalier moyen de 20 à 30 francs. Les jours «sans», il gagne moins, voire beaucoup moins, et ça lui pèse terriblement sur le moral.
Cette année, une nouvelle loi sur la mendicité est pourtant entrée en vigueur dans le canton de Vaud, pour tenter d’endiguer le phénomène. Désormais, il est interdit de demander l’aumône dans les transports publics, les marchés, les terrasses ou devant les magasins. Les effets de ce changement semblent toutefois limités: Corrado accumule les amendes, mais il n’a pas les moyens de payer.
De toute façon, il préférerait aller en prison. Pour passer l’hiver au chaud, refaire ses papiers qu’on lui a volés et travailler. Hélas pour lui,le système pénitentiaire vaudois est saturé, et cela fait partie du problème.
Aujourd’hui, lorsque les gens perdent leur logement, ils n’arrivent pas à en retrouver un. Certains se retrouvent alors dans l’espace public, qui devient leur monde principal - Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse
L’arrivée massive de la coke, couplée au recul du cash, bouscule jusqu’aux mendiants «historiques» de Lausanne. C’est le cas de ces familles roms originaires de Roumanie, que l’on croise dans les rues depuis une quinzaine d’années. Désormais, il ne reste plus beaucoup de lieux où elles peuvent demander la charité. De toute façon, «les gens ne donnent plus rien», se désespère Iordan, rencontré place de l’Europe avec sa famille. Il ne trouve pas non plus de travail, même en CDD. La litanie est éternelle: pas de boulot, pas de logement. Pas de logement, pas de boulot.
La problématique de la drogue aussi est indissociable de celle du sans-abrisme, et vice-versa. Selon un rapport du Centre universitaire de médecine générale en santé publique de Lausanne (Unisanté), sur les 1400 personnes qui ont fréquenté les ECS entre mai 2024 et mars 2025, un tiers est SDF.
«Aujourd’hui,lorsque les gens perdent leur logement, ils n’arrivent plus à en retrouver un, explique Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse. Certains se retrouvent alors dans l’espace public, qui devient leur monde principal. Or, c’est là que l’on est exposé au deal, à la prostitution, à la mendicité et aux revenus illégaux.»
D’après différentes estimations de la Haute école de travail social de Fribourg, le nombre de sans-abris dans le canton de Vaud oscille entre 400 et 700 personnes. Pour Lausanne, le total est estimé à 310 à 350 personnes, selon la Ville. Dans les hébergements d’urgence, les places sont chères, même si la prestation est gratuite. Tous les soirs, des dizaines de gens passent la nuit dehors, malgré une augmentation du nombre de lits ces dernières années. Depuis une dizaine d’années, la ville effectue un tri en amont, ce qui laisse beaucoup de personnes sur le carreau. Cette politique est remise en question. Le 2 décembre, un nouveau collectif composé de professionnels du bas-seuil et porté par le syndicat SSP a lancé un «appel pour un accueil universel»:
Depuis longtemps, la capitale vaudoise attire quantité de personnes venues de l’extérieur. A l’image de ce jeune Niçois croisé à la soupe populaire, un des derniers lieux de Lausanne offrant un accueil inconditionnel. Il espère trouver du travail, parce qu’en France, «on ne peut pas vivre avec le smic.» A côté de lui, il y a un «auto-entrepreneur» malheureux venu de la région de Vezoul. Très propre sur lui, il explique être venu à Lausanne pour se «reposer et profiter des prestations gratuites.»
Ces dernières n’ont pourtant rien d’enviable, assure Valentin, veilleur de nuit au sleep-in, qui dispose de 35 lits à Renens. «La théorie de l’appel d’air est fantasmagorique. Dans les hébergements d’urgence, les prestations sont catastrophiques. C’est un enfer, avec du bruit, des punaises de lit et des voisins de chambre qui décompensent.» Selon lui, «la plupart des gens sont là parce qu’ils ont fui leur pays, et non pas en raison des conditions d’accueil».
De toute façon, rien qu’au sleep-in, 19 personnes ont été refusées chaque soir en moyenne en 2025. On les retrouve dans les rues, les caves, les halls d’immeubles du centre-ville, dont elles s’échangent les codes. Certaines dorment même sous des tentes ou dans des cabanons, à l’image de ces deux hommes qui ont accepté de nous laisser entrer dans leur abri de fortune, au centre de Lausanne.
Le plus jeune, 47 ans, vient de l’Est. Le plus âgé est un maçon originaire d’Italie. Après avoir travaillé en Suisse de longues années, tous deux ont un permis C. Mais un loyer qui augmente suite à des rénovations, une tendance à la consommation d’alcool ou de psychotropes, et c’est la dégringolade. «Quand il fait très froid, on se couche dos à dos pour se réchauffer», explique le plus jeune, qui souhaite garder l’anonymat.
Autrefois consommateur de cocaïne, il assure avoir tout arrêté. Mais lui aussi est pourchassé par la scoumoune. «Je sors de la merde, puis je retourne dans la merde». Dans une logique de survie, il connaît toutes les astuces pour voler. Il montre son pull, son pantalon, ses chaussures, des vêtements de marques «outdoor», chouravés dans des grandes surfaces. «Si la société n’est pas correcte avec toi, tu n’es pas correct avec la société. Par contre, je ne vole jamais des particuliers. J’ai quand même une éthique».
Dans les rues de Lausanne, un marché parallèle fonctionne sur la base de larcins, explique un travailleur du terrain: «Certains volent des vélos, de la viande pour la revendre aux Roms, des sous-vêtements qu’ils tentent de faire racheter aux prostituées.»
A Lausanne, la Municipalité sous pression a confirmé la fusion à terme des deux ECS et leur déménagement dans un lieu de la ville encore non communiqué. Parallèlement, la présence policière a été renforcée. Peu après, les cabanons du marché de Noël se sont installés sous les lumières clignotantes du centre, faisant oublier les abris de fortune, du moins provisoirement.
Car sous le couvercle, le chaos bout toujours. Et cela risque même d’empirer, avertissent des professionnels du terrain. Certains prédisent un étalement de la problématique dans la ville, qui aurait déjà commencé.
En réalité, les nuisances se répercutent déjà depuis longtemps dans un périmètre très large autour de la Riponne et du Vallon. L’association SYSTMD est chargée de nettoyer les déchets liés à la consommation de psychotropes sur l’espace urbain. Actuellement, elle effectue des tournées neuf fois par semaine, du lundi au samedi. Son rayon d’action? Sept kilomètres.
Sur le trajet, on trouve des seringues, des préservatifs, des vêtements usagés et des déchets en tout genre, auxquels s’ajoutent ceux des fêtards des nuits lausannoises. Sans compter ce qui a précédé. Ces dernières semaines, Blick a recueilli différents témoignages décrivant des scènes dantesques. Comme celle de ce dealer prenant une consommatrice de drogue contre un mur, à la rue Centrale. La précarisation des consommateurs a marqué le retour, pour certaines femmes dépendantes, de la prostitution pour financer leurs doses.
Dans un immeuble du même quartier, une cour intérieure à l’abri des regards attire les personnes cherchant un coin pour consommer ou se poser pour la nuit. Des habitants sont confrontés à des seringues usagées, des étrons humains, des compresses de sang, des paquets qui disparaissent de sous les boîtes aux lettres. «Quelqu’un qui dort là parce qu’il fait froid, je ne vais pas le blâmer, témoigne un locataire. Mais j’ai une fille de cinq ans. Quand les gens se piquent, je crie depuis le balcon, et parfois j’appelle la police. Malheureusement, elle met trop de temps pour venir.»
Dans l’hypercentre, des habitants expliquent qu'ils hésitent à porter leurs bijoux, sortir leurs belles voitures. Ils témoignent de vols dans les appartements en pleine journée.«Ma mère ne nous rend plus visite. Pour une personne âgée qui a connu le Lausanne d’avant, ce n’est plus possible», assure Maxime, quadragénaire établi à Bel-Air. Les statistiques de 2024 montrent une augmentation des vols, tous types confondus, depuis 2021. Mais on est encore loin de 2012, où le nombre de vols enregistrés par la police lausannoise représentait le double de ce qu’il est aujourd’hui.
Quelqu’un qui dort là parce qu’il fait froid, je ne vais pas le blâmer. Mais j’ai une fille de cinq ans. Quand les gens se piquent, je crie depuis le balcon, et parfois j’appelle la police - Un habitant de la rue Centrale
Reste que certains ont carrément pris Lausanne en «détestation». Après avoir passé toute sa vie dans la capitale vaudoise, Olivier Rapin a déménagé dans l’Est lausannois. La ville, il ne s’y rend plus que «contraint et forcé», pour voir son dentiste ou placarder des affiches anti-drogue qu’il a conçues avec un ami graphiste.
«C’est devenu limite intenable, résume Maria-Isabel, dont l’immeuble donne sur la rue des Terreaux. Entre les dealers, les consommateurs, les mendiants et les gens sous curatelle, on a l’impression de vivre dans un asile de fous en permanence. C’est très stressant.» Comme la quasi-totalité des habitants consultés, elle ne comprend pas pourquoi les personnes dépendantes ne sont pas mieux prises en charge.
Dans le bâtiment où elle vit, on entre par une porte automatique, qui met de longues secondes à se refermer. Des médecins, des ostéopathes y ont leur cabinet, ce qui provoque des allées et venues incessantes. Résultat: des personnes s’introduisent pour consommer à l’abri.
Habitante de la même maison avec sa fille Ella, Rachel tombe régulièrement sur des consommateurs de drogue dans le couloir. «L’hiver dernier, cela a atteint des niveaux records.» Elle cherche généralement le dialogue: «Je suis respectueuse, parce que ces personnes sont avant tout des êtres humains en souffrance, reflets de notre société malade. Mais récemment, j’ai eu affaire à quelqu’un d’agressif qui ne voulait pas partir. J’ai dû appeler la police, à contre-coeur.»
Outre les consommateurs qu’elle rencontre sur son palier, Rachel s’interroge aussi sur la présence des dealers en bas de chez elle. «Je sais que ce sont des maillons faibles. Leur présence est souvent instrumentalisée. Avec le risque d’encourager les raccourcis et une politique répressive susceptible de pénaliser la communauté afrodescendante, dont je fais partie».
Rédacteur en chef du journal Lausanne Cités, Fabio Bonavita reçoit de nombreux témoignages de lecteurs en colère. »J’aime passionnément Lausanne. Mais en cinq ans, j’ai vu la ville changer. La Municipalité répond souvent que c’est partout comme ça. Mais à Zurich, à Berne, et même à Genève, ce n’est pas de cette ampleur», assure-t-il.
Le journal gratuit est tiré chaque semaine à 180’000 exemplaires et distribué dans tout Lausanne et les communes limitrophes. Il fait régulièrement ses gros titres sur la situation sanitaire et sécuritaire. Pour le rédacteur en chef, l’image de la ville est nettement péjorée par la «bordélisation» actuelle: «Prenons l’exemple d’un touriste qui arrive par la gare. S’il monte à pied jusqu’à la Riponne, il verra des travaux, des arcades vides, des mendiants et des dealers. Et puis, les gens s’inquiètent. Aujourd’hui c’est la coke, demain le Fentanyl?»
Ce n’est un secret pour aucun Lausannois depuis 2018, année où le réalisateur Fernand Melgar a mis la problématique sur la place publique: les dealers de cocaïne sont généralement des migrants déboutés de l’asile originaires d’Afrique de l’ouest. Malgré le tsunami de coke qui s’est déversé sur la capitale vaudoise ces dernières années, le marché et ses acteurs n’ont pas changé, contrairement à d’autres villes.
Ces dealers sont une population de «petites mains» qui a souvent, elle aussi, recours aux abris d’urgence, quand elle ne dort pas dans la rue ou dans l’un des nombreux squats en périphérie du centre. En général, ils vendent aussi de la marijuana, mais ne consomment pas de drogue dure.
En plus des trottoirs, on les voit dans les bus. Pour promener ses chihuahuas dans la nature, Lella Toth emprunte souvent les lignes 7 et 16, qui rejoignent les hauts de la ville. Des dealers y vendent leur marchandise sous les yeux des passagers, comme nous avons pu le constater.
A côté de ces profils, on trouve également des personnes originaires du Maghreb actives dans la revente de cannabis, voire de cocaïne et de médicaments, selon Damien*, travailleur de terrain.
Il y a du racket, des remises à l’ordre, des prises de territoire. On a atteint un point culminant - un travailleur de terrain
Ces derniers mois à la Riponne, la situation s’était en outre compliquée avec l’apparition de nouveaux profils, qui ont bouleversé le semblant d’ordre maintenu jusque-là par des «anciens» du quartier. D’après des témoignages concordants, il s’agit de personnes venues de France ou du Maghreb, souvent consommatrices de certaines substances et actives dans le deal. «Ce sont des groupes qui passent d’une ville européenne à l’autre, explique Damien. Ils flairent le marché et cherchent à se l’approprier.»
Conséquence: une augmentation de la violence. «Il y a du racket, des remises à l’ordre, des prises de territoire, liste Damien. Une personne qui dealait des médicaments s’est pris une trottinette dans la tête. On a atteint un point culminant.» Ces délinquants, dont on retrouve le profil en lien avec d’autres larcins comme des vols de colliers, demandent d’énormes ressources à la police en Suisse.
Les chiffres de la criminalité fournis par l’Office fédéral de la statistique placent Lausanne en tête des villes les plus dangereuses de Suisse. Mais les autorités contestent ce classement, jugeant la comparaison entre les villes douteuse.
Criminalité dans les villes suisses
Délits de violence pour 1000 habitants. Comparaison entre les villes de plus de 30'000 habitants, en 2024 - Source: OFS
Depuis l’instauration d’une présence en uniforme H24, les personnes se sont dispersées et un semblant de calme est revenu à la Riponne. Mais la situation a eu également des répercussions sur des habitants. Cet été, Lella Toth raconte avoir été victime d’une agression avec une amie en passant à 20h devant l’Espace récréatif de la Grenette pour rentrer chez elle. «Des drogués nous ont suivies en criant des insultes et en lançant une grosse barre de métal contre nous.» Elle ajoute que «les bancomats aux abords de la Riponne sont devenus dangereux car il y a des toxico-dépendants en trottinettes électriques qui suivent les gens pour les agresser et les voler. J’ai moi-même dû accompagner mon papa, qui avait peur de s’y rendre seul.»
Seuls aussi pour faire face à ces phénomènes, qui se cumulent et finissent par former un mille-feuille bien écoeurant, il y a, bien sûr, les agents de la police municipale. Avant l’ouverture de l’ECS de la Riponne au printemps 2024, un dispositif appelé ORDRE (Force Dédiée) a été mis en place.
Mais alors qu’une réforme policière visait une diversification des tâches, la plupart des policiers de terrain ont consacré l’essentiel de leur temps à ce dispositif. «Quand un agent passe un an à s’occuper de deal, de consommation de drogue et de violence dans la rue, ce n’est pas la même personne au début et à la fin de l’année. Derrière chaque policier, il y a un être humain», souligne un représentant du comité de l’Association des fonctionnaires de police de Lausanne (AFPL).
Notre interlocuteur rappelle que les autorités de police ne voyaient pas d’un bon œil l’ouverture d’un Espace de Consommation Sécurisé au centre-ville, par crainte d’une dégradation sécuritaire. La municipale Emilie Moeschler, qui s’exprimait lors de la conférence de presse du 11 novembre, maintient quant à elle qu’il s’agissait de «la meilleure des solutions» à l’époque.
Quand un agent passe un an à s’occuper de deal, de consommation de drogue et de violence dans la rue, ce n’est pas la même personne au début et à la fin de l’année. Derrière chaque policier, il y a un être humain - Un représentant du comité de l’Association des fonctionnaires de police de Lausanne
Mais l’AFPL estime ne pas avoir eu les moyens de faire face: «Cela fait deux ou trois ans que la police lausannoise est au bout du rouleau. L’opérationnel est en sous-effectif et derrière, la chaîne pénale et le système carcéral sont saturés. Certaines grosses opérations, comme à la rue de Genève 85, ont montré des résultats, mais elles ont aussi mobilisé beaucoup de monde. Ce sont des effectifs qui n’ont pas pu être utilisés ailleurs.»
Tout ceci s’inscrit dans une période de pression médiatique et sociale énorme sur la police. Ces dernières années, cinq hommes noirs, dont deux avaient déjà été condamnés pour infraction à la loi sur les stupéfiants par le passé, sont décédés dans le cadre d’interventions policières. En août dernier, la Municipalité de Lausanne a également rendu publique l’affaire des groupes WhatsApp où des agents s’échangeaient des messages à caractère raciste, sexiste, ou validiste.
Au même moment, le quartier de Prélaz s’embrasait à la suite de la mort en scooter du jeune Marvin, poursuivi par des agents. Un mois plus tard, c’était une manifestation pro-palestienne qui dérapait, suscitant des heurts avec les forces de l’ordre.
Du point de vue de l’AFPL, l’année 2025 a donc représenté une succession ininterrompue de mises en accusation et d’événements sécuritaires extrêmes. L’association estime que les forces de l’ordre ont rempli leur mission malgré les difficultés rencontrées ces deux dernières années. Mais elle rappelle que les policiers ont besoin de soutien, de la population comme des autorités: «C’est difficile de marteler que la police est raciste et deux mois après, de l’envoyer H24 à la Riponne pour gérer une population précarisée en grande partie d’origine étrangère», résume le représentant de l’AFPL. Il précise que «cela n’enlève rien aux impératifs d’exemplarité que doivent assumer les forces de l’ordre.»
«Il faut avoir l’ouverture d’esprit de reconnaître que ce problème ne disparaîtra jamais complètement». Ce sont les mots du procureur général Eric Kaltenrieder, qui répondait en septembre aux questions de Blick sur la gestion de la problématique de la drogue.
De l’aveu même du Ministère public, mettre tout le monde en prison est une illusion, car il y aura sans cesse de nouveaux consommateurs et donc un marché. Eric Kaltenrieder proposait donc de se concentrer sur les effets collatéraux: marginalisation des consommateurs, dégradation de l’espace public, sentiment d’insécurité.
Directeur adjoint d’Addiction Suisse, Frank Zobel estime quant à lui que «seul un assemblage de multiples petits éléments permettra de reprendre le contrôle sur la situation».
Lors de sa conférence de presse du 11 novembre, la Municipalité de Lausanne a livré certaines pistes, comme la possibilité à terme pour des consommateurs de passer la nuit à l’ECS, ce qui se fait notamment à Genève. Encore faut-il trouver un endroit du centre-ville où déplacer ce dernier, étant donné la gabegie ambiante. L’offre d'hébergement de transition pourrait également être étoffée, relève Frank Zobel.
Globalement, les villes alémaniques ont davantage d’expérience. Il faudrait s’en inspirer, notamment en matière de collaborations - Frank Zobel, directeur adjoint d’Addiction Suisse
Concernant la marginalisation des personnes dépendantes, l’association SYSTMD défend l’accompagnement par les «pairs», soit des personnes ayant vécu un problème de santé mentale ou d’addiction qui a bouleversé leur trajectoire de vie. Subventionnée en partie par la Ville de Lausanne à hauteur de 150’000 francs, elle ne prône «pas la charité, ni l'assistance, mais un suivi individualisé permettant aux consommateurs de retrouver une autonomie. «Les personnes réellement accompagnées dans leur réhabilitation vont créer moins de problèmes dans la rue ou les immeubles», assure Gaël Lehmann, fondateur de SYSTMD, qui est active dans les rues de Lausanne.
Selon lui,«les gens ont besoin d’être inclus, de se sentir utiles». L’association propose ainsi des petits jobs aux personnes dépendantes, qui se chargent notamment de nettoyer les déchets sur l’espace public. «Parmi les consommateurs, il y a des peintres en bâtiment, des électriciens, des menuisiers, tous les corps de métier. Beaucoup ont même des diplômes supérieurs», explique José Rodriguez, actif au sein de l’association.
Outre l’acquisition d’un camion pour effectuer des débarras, l’association organise des animations de rue, comme du ping-pong, pour «créer un espace d’échange, d’humanité et de vie» devant l’ECS de la Riponne. SYSTMD fait aussi remonter du terrain certains faits lors de la cellule de coordination hebdomadaire de la Ville de Lausanne.
D’autres pistes pourraient faire reculer la dégradation de l’espace public, dont la gestion est «historiquement compliquée» dans la capitale vaudoise, rappelle Frank Zobel. Toutes les personnes interrogées ont ainsi souligné le problème de la fermeture de nombreux WC, avec pour conséquence l’obligation, pour ceux qui sont sans logement, de faire leurs besoins à l’extérieur. «Personne n’a envie de faire caca dans la rue, relève une travailleuse du bas-seuil. C’est repousser les gens au-delà de l’indignité.» Sans compter les conséquences pour les habitants de Lausanne.
Outre la consommation de drogue, certaines toilettes auraient été squattées par des sans-abris qui y auraient même, dans un cas, installé une bibliothèque, raconte cette travailleuse.
Contactée à ce sujet, la Ville confirme que certains WC sont fermés la nuit «en raison de mésusage et de vandalisme», mais que seuls cinq sur les 37 toilettes que compte Lausanne sont inaccessibles en journée, pour cause d’exposition au gel ou de travaux.
La dégradation de l’espace public, ce sont aussi ces seringues usagées dont la présence est source de stress et d’inquiétude pour de nombreux habitants du centre, notamment les parents.
L’AFPL assure qu’il y a eu «un grand nombre de dénonciations pour des consommations sur la voie publique depuis le mois d’octobre 2023». Avec peu d’effets. «La notion de peur fonctionne pour les consommateurs occasionnels, souligne le représentant de l’association. Les toxicomanes de la Riponne sont malades, ils vont de toute manière continuer.» Or, ajoute-t-il, «il y un gros effort sécuritaire pour diminuer la présence des vendeurs de drogue, mais la législation fait que le consommateur occasionnel, moins visible dans l’espace public, passe un peu entre les gouttes.»
Il y un gros effort sécuritaire pour diminuer la présence des vendeurs de drogue,mais la législation fait que le consommateur occasionnel, moins visible dans l’espace public, passe un peu entre les gouttes - Un représentant de l’Association des fonctionnaires de police
Selon l’AFPL, les policiers de Lausanne ont aussi besoin de procédures simplifiées et de davantage de ressources matérielles pour faire leur travail. Mais pas seulement. Alors qu’on demande aux agents de porter sur leurs épaules la responsabilité «du bien vivre ensemble et de la sécurité dans l’espace public», l’association demande un renforcement des différentes formes d’accompagnement des policiers, comme le suivi psychologique.
Différentes recettes pour faire face
Le 11 novembre, la ville de Lausanne a présenté quatre mesures pour rétablir la situation autour de l’ECS de la Riponne:
Les réactions? L’UDC demande la fermeture immédiate de l’ECS de la Riponne, le PLR, lui, approuve le renforcement policier mais voudrait que la ville soit encore plus sévère. Les Verts quant à eux, craignent un déplacement du problème dans d’autres quartiers, Enfin, les Verts’libéraux prônent la réinsertion par le travail.
Côté exemples à suivre, Frank Zobel propose de se tourner vers l’outre-Sarine. Il souligne que l’ouverture des espaces de consommation est toute récente à Lausanne (2018), contrairement à d’autres villes, comme Genève. «A Berne, il y a un local depuis 1986. Et Zurich, qui met beaucoup d’argent dans sa politique de gestion de la drogue depuis le Platzspitz, fait aussi des allers-retours dans ses décisions. (La capitale économique a notamment ouvert en octobre un nouveau centre d’accueil pour les personnes dépendantes au crack, ndlr). Mais globalement, les villes alémaniques ont davantage d’expérience. Il faudrait s’en inspirer, notamment en matière de collaborations."
Le temps des Fêtes au moins, la place de la Riponne a repris un visage bonhomme, avec ses ouvriers en combinaison orange qui s’activent pour conjurer l’échec urbanistique de ce quartier maudit. Mais la bataille est encore loin d’être gagnée. Quant à la guerre, elle ne le sera sans doute jamais.
*Prénom d’emprunt
Production
Blick Suisse romande
Images
Julie de Tribolet
Texte
Camille Krafft
Développement
César Greppin